Introduction
Chercheure en sciences de l'éducation
Fondatrice de REVEIL-ASSO
Au Cameroun, les journées pédagogiques constituent souvent le principal – parfois l’unique – espace institutionnel de formation continue des enseignant.e.s. Dans un contexte marqué par la digitalisation de l’éducation et l’émergence rapide de l’intelligence artificielle (IA), ces rencontres suscitent un intérêt croissant, mais aussi de nombreuses frustrations.
Les échanges recueillis lors des récentes journées pédagogiques mettent en évidence un décalage important entre les ambitions affichées (former, outiller, transformer les pratiques) et les conditions réelles de mise en œuvre.
1. Un contexte local marqué par de fortes contraintes structurelles
a) Une durée insuffisante pour une réelle formation
La journée pédagogique dure environ 7 heures. Ce format pose plusieurs limites :
-
impossibilité d’entrer en profondeur dans des thématiques complexes comme l’IA,
-
surcharge d’informations en un temps très court,
-
absence de temps pour l’expérimentation, l’erreur et la discussion.
Former à des outils numériques ou à l’IA dans un tel laps de temps relève souvent plus de la sensibilisation que de la formation effective.
b) Des environnements peu propices à la pédagogie active
L'observation de ces journées met en évidence des réalités largement partagées :
-
salles non adaptées au travail en groupe,
-
absence de vidéoprojecteur fonctionnel ou d’électricité stable,
-
connectivité inexistante ou très limitée,
-
matériel personnel des enseignants (smartphones, ordinateurs) non mobilisé de manière structurée.
Dans ces conditions, les approches participatives restent largement théoriques.
c) Un dispositif technologique souvent absent
Alors même que la thématique porte sur le numérique et l’IA, il a été impossible, lors de certaines sessions :
-
de projeter une interface,
-
de montrer concrètement comment formuler un prompt,
-
de simuler un usage réel d’un outil d’IA.
Or, les enseignants l’ont clairement exprimé :
« Nous voulons voir comment ça se fait, pas seulement entendre. »
2. Des attentes claires exprimées par les enseignant.e.s
Contrairement à certaines idées reçues, les enseignant.e.s ne rejettent ni le numérique ni l’IA. Au contraire, l'observation et les échanges entre participant.e.s au cours de cette journée révèlent :
-
une curiosité réelle,
-
une volonté de comprendre comment l’IA peut les aider concrètement,
-
une demande explicite de démonstrations pratiques.
Parmi les attentes formulées :
-
voir des exemples de prompts adaptés au contexte scolaire camerounais mais surtout à l'activité à mener dans le cadre de la pratique de classe,
-
comprendre comment utiliser l’IA pour préparer une leçon, un devoir ou une évaluation,
-
savoir ce qui est acceptable ou non sur le plan éthique et pédagogique.
Ce besoin de concrétisation est central.
3. Le paradoxe des journées pédagogiques sur l’IA
Les journées pédagogiques sur le numérique et l’IA au Cameroun font face à un paradoxe majeur :
former au numérique sans environnement numérique fonctionnel.
Cela génère :
-
frustration chez les enseignant.e.s,
-
sentiment d’inachèvement,
-
perception d’un discours déconnecté des réalités du terrain.
Le risque est alors que l’IA soit perçue comme :
-
une injonction supplémentaire,
-
un luxe inaccessible,
-
ou une énième mode importée sans adaptation locale.
4. Stratégies pragmatiques et réalistes pour le contexte camerounais
a) Assumer clairement les limites de la journée pédagogique
Plutôt que de promettre une « formation complète », il est plus honnête de :
-
positionner la journée pédagogique comme un déclencheur,
-
définir des objectifs modestes mais atteignables,
-
annoncer ce qui pourra être approfondi ultérieurement.
b) Miser sur des démonstrations sobres et mobiles
En l’absence de matériel technologique adéquat :
-
utiliser un smartphone comme outil central,
-
projeter si possible, sinon travailler par description guidée,
-
distribuer des exemples de prompts imprimés ou partagés via WhatsApp.
Même sans projection, une simulation collective scénarisée est possible.
c) Travailler à partir de situations pédagogiques locales
Exemples concrets :
-
préparer une leçon avec effectif pléthorique dans un temps court, très souvent limité à 50 ou 55 minutes,
-
formuler un sujet d’évaluation adapté au programme officiel,
-
différencier un exercice pour des niveaux hétérogènes.
L’IA doit répondre à des problèmes réels du quotidien enseignant.
d) Penser la formation comme un processus, pas un événement
La journée pédagogique devrait s’inscrire dans un continuum :
-
création de groupes de suivi (WhatsApp, Telegram),
-
partage progressif de ressources légères,
-
retours d’expérience après expérimentation en classe.
e) Valoriser l’intelligence pédagogique humaine
Dans un contexte de moyens limités, il est essentiel de rappeler que :
-
l’IA ne remplace ni l’expérience ni la créativité de l’enseignant.e,
-
elle peut être un appui, même minimal,
-
le cœur du métier reste la relation pédagogique.
5. Conclusion : repenser les ambitions à la hauteur du contexte
Au Cameroun, les journées pédagogiques à l’ère du numérique et de l’IA ne peuvent être de simples transpositions de modèles venus d’ailleurs. Elles doivent être ancrées dans les réalités matérielles, institutionnelles et humaines locales.
Pour ECRAN-LAB, l’enjeu est d’accompagner cette transition avec :
-
lucidité sur les contraintes,
-
respect du rythme des enseignant.e.s,
-
et recherche de solutions pragmatiques, même modestes.
NB: Former à l’IA dans un contexte contraint n’est pas impossible, à condition de privilégier le sens, la simplicité et la continuité plutôt que l’illusion technologique. Ce n’est pas la technologie qui transforme l’éducation, mais la manière dont les communautés éducatives se l’approprient.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire