Ce que les difficultés des doctorant.e.s disent (aussi) de nos pratiques d’encadrement
On associe encore trop souvent les blocages doctoraux à un manque de travail, de méthode ou d’encadrement. Pourtant, de nombreuses situations montrent exactement l’inverse : le/ la doctorant.e est encadrée, parfois même très encadrée, mais les difficultés persistent.
Ce constat oblige à déplacer la question :
Il ne s'agit pas seulement d’avoir un encadreur, mais de comprendre comment l’encadrement fonctionne et ce qu’il ne permet pas toujours.
Ce billet s’appuie sur des situations d’accompagnement méthodologique rencontrées au sein d’ECRAN Lab, mais aussi sur des demandes récurrentes formulées par des doctorant.e.s issu.e.s de contextes institutionnels et disciplinaires variés. Ce qui entraîne plusieurs de figure.
Avoir un encadreur… et pourtant être perdu.e
Un premier profil revient très fréquemment :
des doctorant.e.s réellement encadré.e.s, recevant des retours réguliers, argumentés, parfois très exigeants et qui, malgré cela, peinent à comprendre ce qui est attendu.
Les consignes sont là.
Les commentaires sont détaillés.
Mais la compréhension ne suit pas.
Dans ces situations, le problème n’est ni la bonne volonté du/de la doctorant.e, ni l’absence d’encadrement, mais un décalage entre ce qui est dit et ce qui est intelligible. Les attentes relèvent souvent de seuils implicites : épistémologiques, méthodologiques, voire intellectuels, qui ne sont jamais formulés comme tels.
Le/la doctorant.e a le sentiment de répondre, de retravailler, d’avancer… tandis que l’encadreur perçoit une stagnation du « niveau scientifique ». Le malentendu est profond, et souvent douloureux.
Avoir un encadreur… mais pas outillé pour le suivi
Un deuxième profil est tout aussi fréquent : des doctorant.e.s officiellement encadré.e.s, mais par des personnes qui ne disposent pas (ou plus) des outils nécessaires pour accompagner le travail demandé.
Cela peut prendre plusieurs formes :
encadreur éloigné du champ disciplinaire réel de la thèse ;
encadreur compétent scientifiquement, mais peu familier des méthodes mobilisées (notamment en qualitatif) ;
encadreur débordé, présent ponctuellement, mais incapable d’assurer un suivi régulier et structurant.
Dans ces cas, les doctorant.e.s expriment souvent la même chose :
« J’ai un encadreur, mais je n’ai personne pour m’aider à penser mon travail. »
Ce n’est pas une accusation. C’est un constat.
Quand l’encadrement devient une variable de carrière
Il existe aussi une réalité plus délicate à nommer, mais qu’il serait malhonnête d’ignorer.
Certain.e.s doctorant.e.s rapportent des situations où l’encadrement semble répondre davantage à des logiques de carrière académique (accumulation d’encadrements, changement de grade, reconnaissance institutionnelle) qu’à un réel engagement dans le suivi doctoral.
L’encadrement est accepté, parfois sollicité, mais le travail d’accompagnement n’est pas assuré. Le/ la doctorant.e se retrouve alors seul face à des exigences élevées, sans médiation, sans espace de clarification, sans possibilité de discussion réelle.
Ces situations interrogent directement :
Ce que révèlent ces situations : un malentendu structurel
Ces différentes configurations ont un point commun :
elles montrent que l’encadrement doctoral ne se réduit pas à une désignation administrative.
Encadrer, ce n’est pas seulement :
valider un sujet,
relire des chapitres,
formuler des critiques.
Encadrer, c’est aussi :
Or, ces dimensions sont rarement reconnues comme telles, ni réellement outillées.
Le seuil doctoral, encore et toujours
Dans de nombreuses situations d’accompagnement, le blocage ne concerne ni les données, ni la motivation, ni même la rigueur apparente du travail. Il concerne le passage à un mode de pensée doctoral.
Le/ la doctorant.e :
décrit,
organise,
applique des méthodes.
L’institution attend qu’il :
Ce passage est rarement enseigné. Il est supposé s’opérer « naturellement » à travers l’encadrement. Lorsqu’il ne s’opère pas, le/ la doctorant.e est souvent laissé seul face à son incompréhension.
Le rôle d’un accompagnement méthodologique tiers
C’est précisément dans cet espace que s’inscrit l’accompagnement proposé par ECRAN Lab.
Non pas pour se substituer aux encadreurs.
Non pas pour juger les pratiques.
Mais pour traduire.
Traduire, rendre compréhensible :
des consignes institutionnelles en gestes intellectuels concrets ;
des exigences abstraites en étapes faisables ;
des retours parfois déstabilisants en leviers de compréhension.
De nombreux.ses doctorant.e.s formulent ainsi leur demande :
« Docteure, j’ai un encadreur… mais j’ai besoin d’aide pour comprendre ce qu’on attend réellement de moi. »
Cette demande n’est pas un échec de l’encadrement. Elle révèle un besoin structurel.
Questionner nos pratiques d’encadrement
Ces situations nous invitent collectivement à nous poser des questions inconfortables, mais nécessaires :
Comment former réellement à l’encadrement doctoral ?
Comment reconnaître le temps et le travail que cela implique ?
Comment éviter que l’encadrement ne devienne une simple variable de carrière ?
Comment mieux articuler encadrement scientifique et accompagnement méthodologique ?
Rendre visibles ces tensions ne vise pas à fragiliser l’institution doctorale.
Au contraire, c’est une condition pour en renforcer la qualité, l’équité et l’exigence.
En conclusion
Le doctorat n’est pas seulement une épreuve individuelle. C’est un espace de formation, de transmission et de responsabilité collective.
Reconnaître que des doctorant.e.s peuvent être en difficulté malgré un encadrement, c’est accepter de regarder en face les limites de nos dispositifs actuels, et d’imaginer des formes d’accompagnement plus explicites, plus outillées et plus justes.
Chez ECRAN Lab, nous faisons le choix de nommer ces réalités, non pour pointer des fautes, mais pour ouvrir des espaces de compréhension et de transformation.
Les situations évoquées dans ce billet trouvent un écho fort dans la littérature scientifique sur l’encadrement doctoral, qui met en évidence la complexité de la supervision, l’importance des implicites méthodologiques et la nécessité d’un accompagnement intellectuel structurant.
Dr Sandrine Nyebe Atangana
Chercheure en sciences de l'éducation
Consultante en ingénierie pédagogique et ingénierie de formation,
gouvernance des systèmes éducatifs
Problématique du genre
Fondatrice de REVEIL-ASSO
Pour aller plus loin:
Corner, S., Löfström, E., Pyhältö, K., & McAlpine, L. (2024). PhD candidates’ and supervisors’ wellbeing and experiences of supervision. Higher Education, 87(2), 299–316.
Ghaseminangi, S. Jokar, F. & Yousefy, A. Navigating supervisory and structural challenges in PhD education: a qualitative study of iranian phD candidates'perspectives. MBC Med Edu 26, 74 (2026). URL: https://doi.org/10.1186/s12909-025-08411-0
Gunnarsonn, R. Jonasson, G. &Billhult, A. The experience of disagreement between students and supervisors in PhD education: a qualitative study. BMC Med Educ 13, 134 (2013). URL: https://doi.org/10.1186/1472-6920-13-134
France Jutras, Jean Gabin Ntebutse et Roland Louis, "L'encadrement de mémoires et de thèses en sciences de l'éducation: enjeux et défis", Revue internationale de pédagogie de l'enseignement supérieur. [En ligne], 26 (1)/2010, mis en ligne le 10 mai 2010, consulté le 02 mars 2026. URL: https://doi.org/10.4000/ripes.333
Macharia, B. M. (2019). A review of the roles of dissertation supervisors as mentors. American Research Journal of Education and Social Sciences, 7(1), 1–7.