lundi 19 janvier 2026

Journées pédagogiques au Cameroun à l’ère du numérique et de l’IA. Entre fortes attentes, contraintes structurelles et pistes réalistes d’amélioration

 Introduction

Dr Sandrine Nyebe Atangana
Chercheure en sciences de l'éducation  
Consultante en ingénierie pédagogique et ingénierie de formation, 
gouvernance des systèmes éducatifs
Problématique du genre
Fondatrice de REVEIL-ASSO 

Au Cameroun, les journées pédagogiques constituent souvent le principal – parfois l’unique – espace institutionnel de formation continue des enseignant.e.s. Dans un contexte marqué par la digitalisation de l’éducation et l’émergence rapide de l’intelligence artificielle (IA), ces rencontres suscitent un intérêt croissant, mais aussi de nombreuses frustrations.

Les échanges recueillis lors des récentes journées pédagogiques mettent en évidence un décalage important entre les ambitions affichées (former, outiller, transformer les pratiques) et les conditions réelles de mise en œuvre.

1. Un contexte local marqué par de fortes contraintes structurelles

a) Une durée insuffisante pour une réelle formation

La journée pédagogique dure environ 7 heures. Ce format pose plusieurs limites :

  • impossibilité d’entrer en profondeur dans des thématiques complexes comme l’IA,

  • surcharge d’informations en un temps très court,

  • absence de temps pour l’expérimentation, l’erreur et la discussion.

Former à des outils numériques ou à l’IA dans un tel laps de temps relève souvent plus de la sensibilisation que de la formation effective.

b) Des environnements peu propices à la pédagogie active

L'observation de ces journées met en évidence des réalités largement partagées :

  • salles non adaptées au travail en groupe,

  • absence de vidéoprojecteur fonctionnel ou d’électricité stable,

  • connectivité inexistante ou très limitée,

  • matériel personnel des enseignants (smartphones, ordinateurs) non mobilisé de manière structurée.

Dans ces conditions, les approches participatives restent largement théoriques.

c) Un dispositif technologique souvent absent

Alors même que la thématique porte sur le numérique et l’IA, il a été impossible, lors de certaines sessions :

  • de projeter une interface,

  • de montrer concrètement comment formuler un prompt,

  • de simuler un usage réel d’un outil d’IA.

Or, les enseignants l’ont clairement exprimé :
« Nous voulons voir comment ça se fait, pas seulement entendre. »

2. Des attentes claires exprimées par les enseignant.e.s

Contrairement à certaines idées reçues, les enseignant.e.s ne rejettent ni le numérique ni l’IA. Au contraire,  l'observation et les échanges entre participant.e.s au cours de cette journée révèlent :

  • une curiosité réelle,

  • une volonté de comprendre comment l’IA peut les aider concrètement,

  • une demande explicite de démonstrations pratiques.

Parmi les attentes formulées :

  • voir des exemples de prompts adaptés au contexte scolaire camerounais mais surtout à l'activité à mener dans le cadre de la pratique de classe,

  • comprendre comment utiliser l’IA pour préparer une leçon, un devoir ou une évaluation,

  • savoir ce qui est acceptable ou non sur le plan éthique et pédagogique.

Ce besoin de concrétisation est central.

3. Le paradoxe des journées pédagogiques sur l’IA

Les journées pédagogiques sur le numérique et l’IA au Cameroun font face à un paradoxe majeur :
former au numérique sans environnement numérique fonctionnel.

Cela génère :

  • frustration chez les enseignant.e.s,

  • sentiment d’inachèvement,

  • perception d’un discours déconnecté des réalités du terrain.

Le risque est alors que l’IA soit perçue comme :

  • une injonction supplémentaire,

  • un luxe inaccessible,

  • ou une énième mode importée sans adaptation locale.

4. Stratégies pragmatiques et réalistes pour le contexte camerounais

a) Assumer clairement les limites de la journée pédagogique

Plutôt que de promettre une « formation complète », il est plus honnête de :

  • positionner la journée pédagogique comme un déclencheur,

  • définir des objectifs modestes mais atteignables,

  • annoncer ce qui pourra être approfondi ultérieurement.

b) Miser sur des démonstrations sobres et mobiles

En l’absence de matériel technologique adéquat :

  • utiliser un smartphone comme outil central,

  • projeter si possible, sinon travailler par description guidée,

  • distribuer des exemples de prompts imprimés ou partagés via WhatsApp.

 Même sans projection, une simulation collective scénarisée est possible.

c) Travailler à partir de situations pédagogiques locales

Exemples concrets :

  • préparer une leçon avec effectif pléthorique dans un temps court, très souvent limité à 50 ou 55 minutes,

  • formuler un sujet d’évaluation adapté au programme officiel,

  • différencier un exercice pour des niveaux hétérogènes.

L’IA doit répondre à des problèmes réels du quotidien enseignant.

d) Penser la formation comme un processus, pas un événement

La journée pédagogique devrait s’inscrire dans un continuum :

  • création de groupes de suivi (WhatsApp, Telegram),

  • partage progressif de ressources légères,

  • retours d’expérience après expérimentation en classe.

e) Valoriser l’intelligence pédagogique humaine

Dans un contexte de moyens limités, il est essentiel de rappeler que :

  • l’IA ne remplace ni l’expérience ni la créativité de l’enseignant.e,

  • elle peut être un appui, même minimal,

  • le cœur du métier reste la relation pédagogique.

5. Conclusion : repenser les ambitions à la hauteur du contexte

Au Cameroun, les journées pédagogiques à l’ère du numérique et de l’IA ne peuvent être de simples transpositions de modèles venus d’ailleurs. Elles doivent être ancrées dans les réalités matérielles, institutionnelles et humaines locales.

Pour  ECRAN-LAB, l’enjeu est d’accompagner cette transition avec :

  • lucidité sur les contraintes,

  • respect du rythme des enseignant.e.s,

  • et recherche de solutions pragmatiques, même modestes.

NB: Former à l’IA dans un contexte contraint n’est pas impossible, à condition de privilégier le sens, la simplicité et la continuité plutôt que l’illusion technologique. Ce n’est pas la technologie qui transforme l’éducation, mais la manière dont les communautés éducatives se l’approprient.

dimanche 11 janvier 2026

Apprendre le tutorat… en situation de tutorat. Chronique d’une formation en ligne sur Moodle

 Introduction

Dr Sandrine Nyebe Atangana
Chercheure en sciences de l'éducation  
Consultante en ingénierie pédagogique et ingénierie de formation, 
gouvernance des systèmes éducatifs
Problématique du genre
Fondatrice de REVEIL-ASSO 

Former au tutorat en ligne est un exercice particulier : il ne s’agit pas seulement de transmettre des concepts ou des méthodes, mais de faire vivre aux participant.e.s l’expérience même du tutorat. Les échanges entre participant.e.s et tutrice, adossés à une plateforme de formation de type Moodle, illustrent parfaitement cette mise en abyme pédagogique : apprendre le tutorat… tout en étant tutoré·e.


1. Une formation au tutorat ancrée dans une plateforme Moodle

La formation se déroule principalement sur une plateforme Moodle :

modules à consulter, activités à réaliser, forums de discussion, indicateurs de progression, devoirs à déposer. Ce cadre structurant vise à familiariser les participant.e.s avec les outils qu’ils et elles seront amené.e.s à utiliser à leur tour comme futur.e.s tuteur.rice.s.

Mais très vite, les réalités du terrain apparaissent. Elles relèvent assez souvent de la configuration initiale des activités, mais aussi des compétences insuffisantes des participant.e.s, entre autres :

  • progression affichée à 0 % malgré le travail réalisé,

  • accès partiel à certains modules,

  • difficultés avec des activités interactives (H5P),

  • problèmes techniques lors des réunions intégrées ou sur le forum.

Ces situations ne sont pas anecdotiques : elles font partie intégrante de l’apprentissage du tutorat en ligne.

1. Quand les difficultés techniques deviennent des objets d’apprentissage

Les messages échangés montrent une inquiétude récurrente :

« Est-ce normal que ma progression soit toujours à zéro ? »
« Le bug n’est toujours pas résolu. »

Du point de vue pédagogique, ces blocages sont précieux. Ils permettent d’aborder concrètement :

  • la gestion de la frustration chez les apprenant.e.s,

  • l’importance de la communication tutorale en cas de dysfonctionnement,

  • la nécessité de hiérarchiser les activités (faire l’essentiel, rassurer sur l’accessoire).

La réponse tutorale — rassurante, explicative, orientée solution — devient alors un modèle de posture professionnelle, directement observable et transférable.

2. WhatsApp comme extension tutorale de Moodle

Si Moodle constitue l’ossature de la formation, WhatsApp en est clairement le système nerveux.
C’est là que :

  • les participant.e.s signalent principalement les problèmes en temps réel,

  • les pairs se reconnaissent dans les mêmes difficultés,

  • les tuteur.rice.s ajustent les consignes et les délais.

Loin de concurrencer la plateforme, WhatsApp joue un rôle complémentaire :

  • il humanise la relation pédagogique,

  • il soutient la persévérance,

  • il rend visible la présence tutorale.

Dans une formation au tutorat, cette articulation entre outil institutionnel (Moodle) et outil informel (WhatsApp) est en soi un apprentissage clé.

3. Forums Moodle et apprentissage collaboratif : apprendre à cadrer

Plusieurs échanges portent sur une question centrale du tutorat :

La discussion doit-elle se faire uniquement au sein du groupe ou avec toute la cohorte ?

La clarification apportée est essentielle :

  • production attendue par équipe sur le forum Moodle,

  • interactions ouvertes et encouragées entre groupes pour s’enrichir mutuellement.

Cette réponse ne fait pas que lever une ambiguïté : elle explicite les fondements de l’apprentissage collaboratif en ligne et montre comment un.e tuteur.rice peut poser un cadre clair tout en favorisant l’ouverture.

4. Le tutorat synchrone : redonner du lien et du sens

L’annonce d’une réunion synchrone via Google Meet marque un moment clé du dispositif :

  • bilan collectif de la séquence achevée,

  • explicitation des attentes de la séquence  à venir,

  • prise en compte des difficultés techniques rencontrées sur Moodle.

Même dans une formation asynchrone, ces temps synchrones jouent un rôle structurant. Ils renforcent le sentiment d’accompagnement et rappellent que derrière la plateforme, il y a une équipe tutorale attentive.


5. Ce que cette formation au tutorat nous enseigne

À travers ces échanges ordinaires, plusieurs apprentissages fondamentaux émergent :

  • Former au tutorat, c’est montrer autant que dire;

  • Les dysfonctionnements techniques sont des situations pédagogiques authentiques;

  • La posture tutorale se construit dans l’écoute et l’ajustement;

  • Moodle est un outil puissant, mais il a besoin d’une médiation humaine active.

En conclusion

Cette formation en ligne au tutorat, hébergée sur Moodle et soutenue par des outils de communication comme WhatsApp et Google Meet, montre que le tutorat ne s’apprend pas uniquement dans les contenus, mais dans la manière dont on accompagne les apprenant.e.s au quotidien.

Chez ECRAN-LAB, nous défendons une vision du tutorat comme compétence relationnelle, pédagogique et numérique, qui se construit dans l’expérience vécue, y compris — et surtout — lorsque tout ne se passe pas comme prévu.

Apprendre le tutorat, c’est déjà faire l’expérience d’un tutorat vivant.

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